mesinfos : Alors que le bâtiment fait grise mine, comment est la conjoncture des travaux publics ?

Alain Grizaud : L’année 2023 a été positive avec une croissance de l’activité de supérieure à 4 % en volume. Si l’on ajoute une hausse des prix de quelque 2,6 %, cela donne une progression de 6,6 %. Les chantiers de la transition écologique boostent notre activité. Le stress hydrique que l’on a connu l’été dernier et que certains territoires connaissent encore aujourd’hui rend palpables les enjeux du réchauffement climatique. Quand certains secteurs comme le pays catalan subissent une sécheresse terrible, d’autres comme le Pas-de-Calais affrontent des inondations d’une ampleur inédite. Chacun prend conscience du besoin de renforcer la résilience de nos territoires. Prenez la transition énergétique : si l’on veut réellement la mettre en oeuvre en déployant des énergies renouvelables, il faut adapter les réseaux. Or ces derniers sont en première ligne quand les éléments se déchainent. Leur sécurisation est une priorité.

 Les entreprises de TP sont-elles prêtes pour ce changement de paradigme ?

Nos entreprises n’ont pas attendu les catastrophes pour se mobiliser sur ces enjeux. Depuis des années, nous sensibilisons l’Etat et les acteurs locaux sur la fragilité des infrastructures. L’impact d’une augmentation des températures de 4 degrés en France aurait des conséquences significatives sur elles dans de très nombreux domaines.

Le recul du trait de côte menace les infrastructures côtières, les habitations et les installations touristiques, nécessitant des investissements importants pour la protection du littoral. La sécheresse entraîne une pression accrue sur les ressources en eau, mettant en péril les infrastructures hydriques et nécessitant des ajustements dans la gestion des réservoirs et des réseaux d’approvisionnement. Les vagues de chaleur nécessitent des adaptations des infrastructures urbaines de mobilité, ainsi qu’une maintenance adaptée de toutes les infrastructures routières. Les inondations et les précipitations extrêmes fragilisent les ouvrages d’art, impactent les réseaux d’eau pluviale et d’assainissement entraînant pollutions et coupures d’eau.

En 2021, une étude de Carbone 4 a montré qu’a minima le besoin d’investissement sur le seul enjeu d’adaptation des infrastructures est de 4,5 milliards d’euros par an jusqu’en 2050. Cette adaptation au changement climatique passera donc par un investissement massif dans nos infrastructures et non par des normes supplémentaires. Face à l’urgence, tous les acteurs doivent se mobiliser massivement : élus, ingénierie technique et financière, entreprises. 

@D. R – La gestion des infrastructures en lien avec la ressource en eau, un enjeu marjeur.

 

La FNTP se pose en fer de lance de cette révolution à travers plusieurs initiatives fortes comme la plateforme « InfraClimat » qui permet de cartographier les impacts du risque climatique sur le patrimoine d’infrastructures. Cette photographie permet par exemple d’identifier les besoins de renforcement des digues pour résister aux crues torrentielles ou à la montée de la mer. De même, la plateforme repère les sols argileux qui sont très exposés à la sécheresse, permettant de prévenir les risques de gonflement. Ce travail de repérage a été testé avec succès sur trois territoires pilotes, en Normandie, en Corrèze et à Chalon-sur-Saône. Les élus peuvent réellement visualiser le niveau de risques auquel sont exposées les infrastructures de leur territoire.

 Comment accélérer la décarbonation des infrastructures ?

Il faut se donner les outils pour adapter l’acte d’aménager et de construire. Guider, orienter la maîtrise d’ouvrage afin qu’elle prenne le virage de la transition écologique de manière concrète. Cela passe par le nouveau référentiel bas carbone qui recense de nombreuses informations clés à destination des entreprises et de la maîtrise d’ouvrage sur les alternatives existantes aux matériaux traditionnels : usages, bénéfices écologiques, disponibilité, prix…

Ce référentiel qui permettra d’atténuer efficacement les émissions du secteur des TP sera dévoilé à Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique le 4 avril prochain, au siège de la FNTP.

Il faut également développer la formation à ces nouveaux modèles. Les 25 milliards que nous devrons investir dans la décarbonation des infrastructures d’ici 2050 vont nous obliger à recruter massivement. On estime à 300 000 le besoin de nouveaux collaborateurs pour répondre au défi de l’adaptation. Cet automne, nous lancerons une école de formation continue en ligne à ces enjeux de la transition écologique. Cette école digitale s’adossera sur la plateforme « TP.demain » qui agrège plus de 2 300 ressources pédagogiques dédiées aux métiers des travaux publics. Les étudiants alterneront cours en ligne assurés par des enseignants professionnels experts et périodes de formation de terrain dans les CFA TP.

Depuis plusieurs mois, la FNTP tire la sonnette d’alarme sur l’allongement des délais de paiement. Début février, le gouvernement a annoncé la mise en place de mesures pour les réduire. Vous satisfont-elles ?

Aujourd’hui, nous constatons que les délais de paiement sont de 83 jours en moyenne. Un délai près de quatre fois plus élevé que celui recensé par l’observatoire national qui avance le chiffre de 23 jours. Je ne vais pas engager une querelle de chiffres. Mais les faits sont têtus : je n’ai jamais observé autant de plaintes de la part des chefs d’entreprises sur ce problème de l’allongement des délais de paiement. Le phénomène jadis conjoncturel tend à devenir structurel. Les causes sont multiples : le covid, le télétravail, les difficultés de recrutement de la sphère publique…

Après plusieurs semaines de discussion avec l’ensemble des acteurs du BTP, le gouvernement par la voix de Bruno Le Maire s’est engagé sur une série de mesures :

  • Primo, limiter le report de paiement ou l’annulation à la première contestation de la part du donneur d’ordre public. Cela éviterait aux entreprises d’avoir à redéposer leur demande sur chorus.pro. 
  • Deuzio, uniformiser et renforcer le niveau des taux d’intérêt moratoires appliqués aux mauvais payeurs publics. 
  • Tertio, rendre plus transparent les délais de paiement publics, avec la possibilité de recourir au « name and shame » et étendre les compétences de la DGCCRF. Quand une entreprise privée ne respecte pas les délais de paiement de ses factures, la DGCCRF la rappelle à l’ordre rapidement. La réciproque n’est pas vraie pour les donneurs d’ordre publics. Il n’y a aucune sanction pour eux.
  • Enfin, il s’agit d’appliquer automatiquement les intérêts moratoires, afin d’éviter aux entreprises d’avoir à en faire la demande.

Nous resterons néanmoins très vigilants aux conditions d’application de ces annonces, afin qu’elles ne trahissent pas les principes qu’elles contiennent.

Nous demandons par ailleurs de mobiliser la BPI. Les entreprises déposeraient leur facturation auprès de la banque publique qui se chargerait d’en réclamer le règlement aux donneurs d’ordre. Ce serait un système d’affacturage sans frais. Reste à en fixer les modalités…

© E.S. – Pierre Berger, président de la FRTP Auvergne-Rhône-Alpes et Alain Grizaud, président de la Fédération nationale des travaux publics.

 

Dans le sillage des agriculteurs, les acteurs du BTP réclament un geste du gouvernement sur le prix du carburant GNR. Pourquoi ?

Au mois de septembre 2023, le gouvernement avait passé un accord avec les organisations agricoles sur la hausse progressive des taxes sur le gazole non routier (GNR). Pour calmer la colère du monde agricole, le Premier ministre a décidé d’enterrer cette mesure. Ce recul représente un coût de 1,4 milliard d’euros sur sept ans. Pour ne pas être les laissés pour compte, nous demandons que cette enveloppe soit réinvestie dans les biocarburants. Aujourd’hui, faute d’alternative, les biocarburants sont les seuls à même de faire fonctionner nos engins de chantier sans avoir à renouveler l’intégralité du parc de matériel.

Le 13 février, le gouvernement a fait un petit geste en annonçant une compensation financière sur 2024 pour les entreprises de moins de 15 salariés, équivalente à 5,99 centimes par litre (avec un plafond théorique de 20 000 euros) qui interviendra en 2025. Nous estimons que la création de ce nouveau seuil entraîne au moins deux difficultés :

– Elle revient d’une part à créer « une niche dans la niche », contraire à la volonté de simplification du gouvernement. 

– Elle risque d’autre part d’entraîner une distorsion de concurrence parmi les petites et moyennes entreprises, parfaitement contraire à l’esprit recherché.

@ Eiffage – Le renouvellement de l’enrobé bas-carbone de la RD10, empruntée par les coureurs du Tour de France. 

 

Vous dénoncez le « route bashing ». On ne peut vraiment plus construire de routes ?

Les oppositions sont de plus en plus virulentes. On le voit actuellement avec les manifestations contre l’autoroute A69 (Castres-Toulouse). Alors que le projet a été déclaré d’utilité publique et que cette section suscite un consensus des acteurs politiques et économiques locaux, les opposants font fi du respect des procédures démocratiques. On est dans l’irrationalité. En dix ans, la France n’a réalisé que 200 km d’autoroutes en plus. Soit 20 km par an ! C’est peu. Et l’artificialisation induite est systématiquement compensée.

Arrêtons ce route bashing ! On entend une petite musique qui dit « moins de routes, plus de rails ! ». Nous ne sommes évidemment pas contre le développement du réseau ferroviaire qui a été longtemps le grand oublié des politiques d’aménagement du territoire. Au contraire. Sa relance est une excellente nouvelle. Mais n’oublions pas la réalité : la mobilité du quotidien pour la majorité des Français, c’est la route ! Les bus à haut niveau de service (Bhns), c’est sur la route. Les SERM (services express régionaux métropolitains), c’est sur la route… Le développement de l’électromobilité passe aussi par la route. Les voitures électriques qui remplaceront les véhicules thermiques ne rouleront pas sur des chemins de terre ! Nos entreprises travaillent d’ailleurs à la réduction de leur empreinte carbone avec le développement de liants biosourcés, d’enrobés tièdes et semi-tièdes. L’économie circulaire se déploie avec le recours au recyclage des matériaux…

Bruno Le Maire a annoncé une nouvelle cure d’austérité pour la dépense publique. La rigueur risque d’affecter la politique d’équipement du pays. Etes-vous inquiets ?

L’Etat n’a pas plus d’argent. L’ère des projets financés à 100% par le public touche à sa fin. Il faut inventer un nouveau modèle de financement : les concessions ? le paiement à l’usage ? Explorons toutes les pistes pour être au rendez-vous de la transition écologique. Pourquoi ne pas sortir des critères de Maastricht la dette verte qui sert à financer les projets décarbonés ? Si nous voulons réussir, nous avons devant nous un mur d’investissements. Nous ne manquerons pas de le rappeler le 4 avril prochain à Christophe Béchu* et à Patrice Vergriete**.

* Ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires.

** Ministre chargé des Transports.

 

 



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